textes produits en atelier 3 poèmes écrits lors de l'atelier"écrire avec les peintres"du 1er trimestre 2010
publications de zeugma
Sur un tableau de Cy Twombly Sang Honte Poils collés Cuisses maculées Indicible Indécente Pourquoi Pudeur brisée Odeur fade Les reins les cœurs Tablier sale Du tripier Gribouillis barbouillis Dégueulis Taureau foudroyé Sol y sangre Doigts sanglants du bourreau essuyés sur le plâtre du mur Un cri rouge Saignant saigné saigneur Sein déchiré Le lait le sang Charpie compresses Sales sales Salle d’opération Lumière Blancheur aveugle Linges de la nuit Mort Naissance Tu nais d’un cloaque entre l’urine et les excréments Fanatique Abruti Tais-toi M. M.
Sur un tableau de Rothko Fenêtre barque Pour un départ Herbe rouge Pont-Aven ou Boris viande Tapis volant Bagdad café Piano lancinant Mer rouge Sang Air vibrant Feuillage tremblant Ça plane ça vole Ça chute ? Lambeaux rosés de flûte enchantée dans le bleu Ciel Poudre safranée Reste de fond d’or Sacré En voie de disparition Faut qu’ça saigne N. Y.
Sur un tableau de Miro SANG FOND pointe d’un tranchant sur une nuit GIFLE en plein, en pleine ça chute perte-peur du si grand si grand bleu-profond de l’arrière du monde et puis les points de suspens noirs et puis recommencer rai rai rouge rai rouge rage rai rouge rage rature -cet entêtement de sang pur- griffure posée sur le rien, l’univers bleu d’une vie d’arrière -ongle rouge du sexe de la flamme- on en fait quoi ? et puis et puis les points de suspens elle suce la panse de l’azur elle mange rouge rapt dans la bouche-gorge corps gorgé sans repentir trous face à la mer eau de vive. V. L.
atelier "écrire des nouvelles", novembre 2010 - janvier 2011. LE SENS DE L'HUMOUR, C'EST TOI Ah, ma chérie je suis si contente, si contente. Le temps passe si vite, si vite. Pas une minute à moi. Je n'ai pas arrêté depuis la dernière fois. Plus d'un mois! Eh bien je ne l'ai pas vu passer. Plus d'un mois, tu imagines ! Enfin nous voilà. Oui, oui nous voilà. Il est bien ce restaurant n'est-ce pas ? C'est un peu ma cantine. Je t'invite. Si, si, j'y tiens. Choisis ce que tu veux. Évidemment ni champagne ni homard. Tu me fais rire. Le sens de l'humour c'est toi! Pas comme Marie-Luce. Elle c'est la tristesse incarnée. Toi et Marie-Luce, vous êtes les opposées. C'est drôle, non ? Comme Laurel et Hardi, comme la Bête et la Belle, comme....comme un pied et une main. Depuis qu'elle a perdu Jean-Baptiste, elle est plus noire que jamais. Elle n'était déjà pas drôle avant, mais maintenant je t'assure il faut s'accrocher. Oui, s'accrocher! Elle ne fait rien. Et quand je dis rien, c'est rien ! À part grossir. Comme c'est drôle ! Elle ne fait rien à part grossir. Tu es incorrigible ! Incorrigible. Oui c'est ça. Ton sens de l'humour est irrésistible. Mais pour résister à Marie-Luce pas besoin de se forcer. Quant à Marie-Luce pas besoin de la forcer pour manger. Tu l'as remarqué toi aussi ! Tu me diras que pour ne pas le voir il faudrait être aveugle, elle a pris au moins deux tailles. Tout le contraire de moi. Tu as remarqué ? Oui un petit régime. A peine. Comme je dis pour garder la ligne il suffit d'une bonne hygiène de vie et de la volonté. Marie-Luce affirme qu'elle ne mange pas beaucoup, que c'est ses antidépresseurs. Ils ont bon dos ses médicaments ! Moi aussi j'aurais pu faire ma petite dépression, c'est très mode ! Et toi aussi ! Et nous ferions toutes notre petite déprime en avalant du Xanax, du Témesta, du Lexomil.... Et nous échangerions nos pilules selon les couleurs, comme tu es drôle ! Avec toi impossible de ne pas rire, pas comme avec Marie-Luce. Toujours la même litanie : et Jean-Baptiste par-ci, et Jean-Baptiste par-là. Marie-Luce est mon chemin de croix, terne, gris, épuisant, perpétuellement identique et sans piquant. J'avoue que je n'en peux plus, ma langue me démange, parfois et de plus en plus souvent, je crains de ne plus la tenir ma langue. Pour lui dire Quoi ? Mais que si j'avais voulu...! Ah! Toi aussi ! Saint Jean-Baptiste ! Oui, oui, un Judas plutôt ! Comme tu trouves tout de suite le bon mot ! Formidable : un Judas pratiquant. Et pratiquant beaucoup. Ce n'étaient plus des cornes qu'elle portait mais des bois sur la tête, pourtant c'était lui le cerf ! J'adore tes comparaisons, tes images, tes... tes... tes... pieds dans le plat. Vraiment le sens de l'humour, c'est toi. Alors que Marie-Luce a pris dix ans en un an, toi tu rayonnes. C'est comme moi. Tu trouves aussi ? Non, pas un lifting, juste un peu de botox, là tu vois ? Mon dermatologue m'a dit d'un ton docte : « Madame Castier, un lifting, vous ! Mais alors toutes les femmes devraient y songer. Et vous, n'y songez plus avant au moins dix ans ! » Juste un peu de botox et le tour est joué. Un médecin formidable, très professionnel, je te le recommande vraiment. Tu pourrais voir avec lui. Non ? Je trouve que là, autour de lèvres, les yeux aussi-un peu - Enfin s'il faut plus il te le dira. C'est bon non ? Ma cantine je te dis. Tout est fait maison et les desserts sont suc-cu-lents, quasiment divins ! Tu prends une salade de fruits ? Je te conseille le moelleux au chocolat ou le croustillant aux fruits de saison ou le tiramisu surprise ou... n'importe quel dessert sur la carte. Un moelleux avec sa crème anglaise ? Alors deux moelleux. Il faut savoir se faire plaisir de temps en temps. Sans exagérer bien sûr. Non, avec toutes mes activités, je ne trouve plus le temps de cuisiner et le soir une soupe et c'est tout. Alors ton moelleux ? Exquis. Un moment de volupté sensorielle ! C'est cela, tu as exactement défini ce que je ressens. Moi, c'est simple j'en mangerais sur la tête d'un pouilleux. Tu es allée voir l'exposition de Monnet ? Ma-gni-fi-que ! C'est comme celle de Félix Nussbaum : poignant. Nussbaum : inconnu au bataillon. Mais cette vision ! Dès 33 ! La prémonition des artistes ! Chapeau bas ! Mais fin tragique pour lui... Tu devrais y aller, je suis sûre que tu aimerais. Comme tu es drôle, mais là c'est de l'humour noir. Thérèse me fait toujours rire avec son humour, son sens du caustique, je l'ai encore dit hier à Denis. Quel Denis ? Pas le « bulotique » l'horrible et pervers raté du pinceau et de la noblesse de cour. Non, Denis Vital. Eh bien on peut dire que la vie ne l'a pas gâté. Au chômage depuis deux ans. Tu penses bien que j'ai évité le sujet, mais je ne pouvais tout de même pas lui dire qu'il avait bonne mine. Cela aurait été trop... comment dire... trop... hypocrite, voilà, merci, je cherchais le mot et tu me l'as donné. Si tu n'existais pas il faudrait t'inventer. Ce n'est pas comme Marie-Luce ou Denis. Ces deux là ils sont à éviter. Ah ! La pièce mise en scène par Sobel tu l'as vue aussi. J'ai a-do-ré. Avec lui on est sûrs de ne pas se tromper. J'ai vu aussi Ulysse. Tu ne l'as pas vu ? L'acteur : magnifique, extraordinaire. Une force dans son interprétation. Une présence sur scène. Seul sur scène pendant deux heures ou plus, je ne sais plus, j'étais envoûtée ! Hypnotisée. Même nu il était colossal. Un grand maître vraiment ! Non, la pièce n'est plus programmée. La prochaine fois je te fais signe. C'est un acteur qu'il faut suivre. On peut y aller les yeux fermés. Comme tu es drôle ! Si on ne les ouvre pas on ne voit rien ! Ah! Toi vraiment, tu vas me faire mourir de rire. Si je connais Dorothy Parker ? Comme le stylo ? Tu vois ton sens de l'humour est transmissible. Chantal Hérault
LES HAUTS PLATEAUX C'est un village de l'est algérien, sur les hauts plateaux, les terres à blé qui ont nourri l'empire romain. Les champs s'étendent à perte de vue sur cette terre sans arbres aux étés implacables , aux hivers de neige et parfois de blizzard. C'est la guerre qu'on ne nomme pas .On parle des événements d'Algérie. Dans le village cohabitent trois communautés murées dans leurs réclusions respectives : une famille de colons au nom alsacien, les gendarmes venus de France, les Arabes journaliers du colon. Les Arabes habitent des masures basses sans ouvertures sur les pauvres rues. Des bouses de vaches sèchent sur les murs. -Elles leur servent de combustible, dit le père de France. Il dit aussi que les masures s'ouvrent à l'intérieur sur de petites cours où s'activent des femmes qu'on ne voit pas, mais qu'on entend parfois. L'école du village réunit les enfants des trois communautés en son enclave. Comme une île. Monsieur Verdier en est le maître. C'est un pied-noir de la meilleure origine puisqu'il a un nom français.A ce signe aristocratique, il ajoute le privilège d'un visage noble, des cheveux bouclés, un profil de médaille. La classe dit la métropole avec ses cartes de géographie, ses maximes républicaines. A chaque rentrée, les rares enfants français se regroupent spontanément à l'écart des enfants arabes aux pieds nus. Monsieur Verdier rompt ces proximités identitaires en redistribuant les places. Dans la classe des grands il place les trois filles françaises au côté de trois garçons arabes. France est à coté d'Ahmed, un jeune Kabyle. A la dérobée, elle observe ses yeux bleus, son visage aux traits fins qu'un crâne tondu ne réussit pas à enlaidir. Elle est rassurée. Ahmed a des chaussures. Elles baillent un peu les chaussures mais il est le seul Arabe à avoir des chaussures. Ahmed est bon élève, surtout en calcul mais il est fâché avec les conjugaisons. France excelle en français, mais peine sur les divisions à virgule. En un pacte tacite, au long des jours studieux, ils s'entraident derrière la blouse grise de Monsieur Verdier. -C'est comment la France ? demande Ahmed. -C'est vert répond France, avec des grandes rivières. Les yeux d'Ahmed se perdent sur la carte de géographie. Un jour, Ahmed pose sa main fine sur la main de France et lui dit : -Tu es ma chérie. France ne répond pas. Troublée, elle regarde cette main si fine, cette blancheur mate. Puis elle lève les yeux vers les yeux bleus en un acquiescement muet. Derrière eux Michelle, une des filles du colon, les observe .Avec sa sour elle chahute souvent avec Karim et Ali. Mais dans leur dos, ensuite elle les traite de sales Arabes. Le soir, Monsieur Verdier retient quelques Arabes pour parfaire leur français hésitant. Invariablement, sa femme apporte du chocolat chaud. Ahmed en a parlé, le chocolat chaud l'a ébloui. France en a presque été jalouse. - Les cours de rattrapage servent aussi à nourrir ces enfants dit la mère de France mal à l'aise dans cette Algérie coloniale. Et aussi. -Si tous les pieds noirs étaient comme Monsieur Verdier, il n'y aurait pas les événements. A Noël Monsieur Verdier prend une décision. Chaque enfant aura une paire de chaussures. Il veut en finir avec les pieds nus enveloppés de chiffons les jours de neige. Dans la salle de classe, devant un sapin, trente paires de pataugas attendent les enfants, tous les enfants. Les filles du colon prennent les pataugas en riant sous cape. -Je ne les mettrai pas les pataugas, dit Michelle l'aînée. France n'aime pas non plus ses pataugas qui lui font de grands pieds. Mais sa mère décide : -Tu les mets ces pataugas, même si ça ne va pas avec tes petites jambes maigres. Tu mettras tes bottillons blancs le dimanche pour aller à la messe. L'hiver se passe en pataugas. -J'aime bien tes pataugas, on est pareils, dit Ahmed. Pou l'Aïd, il a posé des dattes dorées sur le pupitre de France. Et il pose à nouveau sa main sur la sienne. Et France demeure silencieuse. Un jour d'expédition à Sétif, en cachette de sa mère, chez l'épicier mozabite, elle achète un petit canif au manche bleu. Elle a décidé de faire un cadeau à Ahmed. C'est le printemps. On ne parle que d'OAS, d'autodétermination, de Ben Bella. France pense au canif. Les filles du colon disent que leur père se battra jusqu'à la mort et que Monsieur Verdier a dit qu'il ne quitterait jamais l'Algérie. France pense au canif qu'elle a caché dans sa chambre. Le soir, elle déplie le papier de soie et le contemple. Un matin dans ce printemps déjà trop chaud, elle avance résolue. Elle a pris le canif. Elle marche vers l'école dans un vent de sirocco précoce. Elle posera le canif sur la table d'Ahmed. C'est elle qui posera sa main sur la sienne. C'est elle qui lui dira, tu es mon chéri. Dans la cour de l'école, les élèves sont déjà rassemblés en de strictes rangées. Monsieur Verdier est au centre de la cour. Ali, Karim et Ahmed sont sortis des rangs devant le maître. Cela ressemble à une cérémonie. -France, on t'attendait, dit le maître. Michelle m'a dit ce que les garçons vous ont dit. Pourquoi n'en as-tu pas parlé ? Les garçons doivent être punis. France ne répond pas. Elle se range derrière Michelle et Catherine .Elle serre le papier de soie dans sa poche. Monsieur Verdier s'avance vers les trois garçons, les gifle violemment, l'un après l'autre. Ils tanguent sous le coup. Ils sont restés silencieux. Le soir, en ce printemps déjà trop chaud, dans la cour close, à l'angle de la meurtrière, France enterre le canif dans son papier de soie. C'est aujourd'hui un morceau de métal rouillé dans la terre d'Algérie. Parfois, elle veut croire qu'Ahmed l'a trouvé. Parfois, c'est comme un sanglot retenu. Pour ce qu'elle a tu. Pour ce qu'elle n'a pas défendu. Pour Ahmed qui tangue sous le coup. Qui reste silencieux. Annie SERVIER